La Franc-maçonnerie initiatique par Constant Chevillon

KNEPH PENSEURS FRANC-MAÇONNERIE

La maçonnerie est une grande chose, une chose éternelle. Non seulement elle habilite ses enfants à comprendre les courants d’idées venus de tous les points de l’horizon, à situer dans leur ambiance immédiate tous les actes de la personne ou de l’individu humain , mais elle est le parvis de toutes les initiations anciennes et modernes, bien plus, elle les résume et, en même temps, elle en est la quintessence. Le maçon véritablement initié peut se présenter partout le front haut, dans tous les milieux, il est à sa place. S’il a pétri son âme, forgé son cœur et son intelligence avec les outils de la maçonnerie et selon son esprit, rien ne lui est fermé, car il possède la clef universelle, cette clavicule dont Salomon, prince parmi les adeptes, prétendait avoir le secret.

Penchons-nous donc sur les prémisses de la maçonnerie initiatique et, pour ne point nous égarer dans le labyrinthe des opinions, fixons bien nos concepts.

Dans toutes les fraternités, initiation est synonyme de science; un initié est celui qui détient la science ésotérique spéculative et la science cérémonielle ou pratique : la magie. Or, dans l’esprit de beaucoup, ces connaissances transcendantales leur ont été transmises par les gestes, les paroles et les cérémonies concrètes de leur initiation elle-même. C’est exact à un certain sens, mais faux dans la réalité. Initiation a pour racine le mot latin « initium », commencement, les cérémonies initiatiques sont un simple prélude, un baptême dans l’invisible. Dans nos communautés religieuses occidentales, il ne suffit pas d’avoir reçu le baptême pour être un parfait chrétien.

Le baptême habilite simplement à suivre la voie christique, il imprime sur l’individu et la personne le sceau de la reconnaissance et du rachat; il est comme un enfantement spirituel, ou, tout au moins une naturalisation dans le royaume de la lumière. L’initié, comme le baptisé, peut donc être, à juste titre, considéré comme un citoyen du royaume de la lumière, il peut la revendiquer comme un autochtone, authentique rameau de la souche ancestrale.

Il est coparticipant au royaume et celui-ci lui doit tous les avantages des fils de la lumière, mais dans une soumission de tous les instants aux lois régulatrices d’accession et de coopération à la lumière. Il y a donc, pour justifier l’apposition du sceau, une discipline à adopter et un effort à accomplir, car la conquête de la vérité est une lutte perpétuelle dont le succès ne dépend pas du droit pur à la possession mais de l’activité et de l’énergie déployées pour s’en emparer.

Ce préambule permet de concevoir, dans une large mesure, toute la substance de la maçonnerie initiatique. Cette substance est une et double en même temps. D’un côté il y a la Gnose, de l’autre, la technique; ici la science, là les œuvres dont l’actualisation dépend de la saturation scientifique. Mais la science et les œuvres, la Gnose et la technique sont une seule et même chose, lorsque toutes les parties constitutives d’un être humain se sont concrétisées dans un vrai maçon.

Comment l’initiation maçonnique s’y prend-elle pour engager ses membres dans la route de la science et de la technique et les conduire vers la réalisation de l’adeptat ?  Tous les maçons le savent, mais il est bon de réfléchir et de méditer.

Lorsque le récipiendaire a triomphé des épreuves par les éléments, lorsqu’il a prêté son serment de silence et de fidélité, le vénérable lui donne le sceau et lui dit : « Je te reçois, crée et constitue apprenti maçon ». C’est bien l’adoption, la reconnaissance des droits attachés à la nouvelle naissance. L’apprenti est constitué fils de la veuve, héritier éventuel de sa succession. Est-ce à dire qu’il est en possession de l’héritage ? Non, il a les mains vides, c’est à lui de puiser dans le trésor dont la clef lui est remise, à lui seul et selon la capacité de ses moyens d’assimilation. Il naît au monde de la lumière aussi nu que dans la génération sexuelle, mais il est apte à revêtir les voiles sacrés et la robe de la hiérophanie.

Il est entré dans le royaume de la lumière, non pas comme un étranger, plus ou moins barbare, venu par la petite porte de l’immigration, il est entré comme un fils du sol; on ne parle pas à mots couverts devant lui car on ne cherche pas à lui celer l’intelligence de ses droits et de ses devoirs. Toutefois, il n’est pas initié il est seulement initiable, il doit ouvrir le temple clos aux étrangers. Le temple est immense et la cella est à l’autre bout de l’édifice. La maçonnerie le prend par la main et le guide dans la longue nef. A chaque pas elle l’arrête pour lui montrer les détails des colonnes, des stalles et des vitraux, lui en explique le sens, la portée et la raison d’être, et c’est la voie de l’initiation.

Voilà pourquoi les étapes de la hiérarchie sont nombreuses avant d’atteindre à la suprême maîtrise dont le 3ème degré de l’ordre est le symbole résumé. L’apprenti s’arrête dans le parvis et jette d’abord un coup d’œil circulaire autour de lui, il se pénètre ainsi de l’ambiance et s’habitue à la lumière pour situer la perspective idéale. Quand il voit l’ensemble sous un angle réel et non plus sous un angle imaginaire, il est mûr pour le travail efficace, il doit participer à l’œuvre jamais terminée de la construction de la nouvelle Jérusalem. Il doit se cantonner dès l’abord dans les humbles besognes, il sait voir, mais il ne sait pas encore utiliser les matériaux et les outils selon les règles harmoniques de la beauté, il sait équarrir, il ne sait pas sculpter. Il doit se perfectionner dans le compagnonnage, tel l’alchimiste qui donne à la « materia prima» la couleur noire, pour la transformer en couleurs les couleurs du prisme, avant de sortir de son athanor l’or brillant de la spiritualité.

A force de travailler, d’entasser ébauches sur ébauches, le compagnon acquiert la science et la technique, il peut quitter le parvis pour se diriger vers la chambre du milieu, l’une des étapes majeures sur la voie du saint des saints. Il devient maître et peut à son tour guider les apprentis et les compagnons sur la route des réalisations. A ce moment, le fils de la Veuve, l’héritier du royaume s’est élevé jusqu’à l’initiation primaire, il a parcouru un cycle complet par lui-même, il a rompu le premier sceau, il est le maître des arcanes des petits mystères. Il possède une partie du secret de la vérité, la plus difficile à conquérir, car le point d’appui originel de ses efforts est à l’état embryonnaire et comme inconsistant. Arrivé à ce stade de l’initiation, beaucoup de maçons, le plus grand nombre peut-être, se croient au terme du périple. Ils sont convaincus d’avoir atteint la totalité de la science relative, la complète technique et le maximum de perfection, compatibles avec l’enseignement doctrinal de l’ordre. Dans le champ du symbolisme, des allégories et de l’art pratique accessible au commun des hommes, ils ont raison.

Sur le plan des réalisations transcendantes, cette magie de la pensée et des actes, ils ont tort. Sans doute le grain de blé contient dans son infime substance le germe et les éléments nourriciers primitifs d’où sortiront plus tard et la tige et l’épi, sans doute il contient l’essence du pain dont les hommes soutiendront leur vie défaillante, mais si le laboureur ne le confie pas à la terre, matrice de toutes les végétations, il restera immuable dans sa solitude et la moisson de s’épanouira pas sous la claire coupole du ciel. C’est pourquoi la maçonnerie continue à distribuer la science initiatique à travers les méandres des Hauts Grades afin de féconder les germes latents conservés dans la chambre du milieu, comme le grain dans un silo.

Dénier l’utilité des Hauts Grades c’est arrêter l’essor initiatique dont le terme ne peut jamais être atteint, ou bien c’est faire de la chambre du milieu un athanor de perpétuelles transformations où tous les aspects de l’évolution seront mélangés et rendre impossible la sélection du froment et de l’ivraie, de l’or pur et des métaux inférieurs. D’autre part, imposer les grands mystères à tous est une profanation car les maîtres maçons n’ont pas tous la même envergure; certains d’entre eux sont appelés à comprendre et à expérimenter ce que d’autres devront toujours ignorer. Du reste, à ces maîtres il faut des maîtres, des juges et des défenseurs, il faut des prêtres du culte animateur. On ne peut pas non plus toujours quitter la truelle pour prendre l’épée, ni surveiller les ouvriers en construisant les plans de l’édifice. 

Une seule chose peut se discuter, c’est la manière dont les maîtres maçons envisagent les Hauts-Grades et par conséquent, les grands mystères et surtout la façon dont ils les utilisent. S’ils ne sont pour eux que des hochets d’une puérile vanité, ils sont, en effet, bien inutiles et n’ont rien de commun avec la marque initiatique; mais seuls les sots peuvent les considérer comme tels, car ils sont matière d’ascèse personnelle et de devoirs et par conséquent matière à lourde responsabilité.

Les petits mystères, la maçonnerie symbolique, forment les ouvriers, les exécutants, les soldats de l’idée, les claires intelligences et les mains expertes auxquelles le travail est confié, en un mot la cléricature de l’humanité. Les grands mystères, la maçonnerie des Hauts Grades, forment les chefs, les architectes, les sacerdotes, ceux qui conseillent et dirigent, savent où il faut frapper pour réussir, car ils sont entrés dans une certaine et progressive illumination. Les Hauts Grades surclassent l’initiation du porche, ils s’avancent à pas lents et sûrs vers le Saint des Saints.

Essayons de comprendre :

Les petits mystères prennent l’homme dans le bourbier passionnel et l’amènent par étapes au stade de la civilisation. C’est la taille de la pierre brute. Les grands mystères, s’appuyant sur le stade de la civilisation, poussent à la dernière limite du perfectionnement relatif, pour restituer l’humanité dans son état primitif de grandeur et de puissance. C’est le polissage de la pierre cubique. En d’autres termes, les petits mystères s’apparentent en quelque sorte à l’alchimie des corps, les grands, à l’alchimie des âmes et des esprits. Les premiers extraient les métaux du sein de la matrice terrestre, ils les débarrassent de toutes les scories pour les rendre purs et utilisables dans la métallurgie sociale et initiatique. Les seconds s’emparent des métaux purs et en tirent l’or philosophal, le métal parfait analogue à la lumière immaculée. Pour nous en tenir au langage allégorique de la maçonnerie et de l’alchimie médiévale, les une utilisent l’influence de Vulcain et de Vesta, les autres reproduisent l’activité d’Osiris et d’Isis dans la procréation d’Horus, et c’est une des raisons pour lesquelles le G, resplendit au centre de toutes les étoiles flamboyantes exposées dans les temples maçonniques du monde.

Tout ceci, paraîtra peut-être, de prime abord, un peu lointain, trop intellectuel et par conséquent sans grand rapport avec l’initiation pratique et le véritable secret maçonnique. Non pas, j’emploie ici le langage de la maçonnerie, elle n’en veut pas d’autre; elle se tient toujours dans le symbolisme et l’allégorie qui sont la forme intellectuelle de la vérité. La maçonnerie ne donne directement son secret ultime à personne, il faut le découvrir et l’enlever de force pour son compte personnel, selon la parole de l’Ecriture : « Violenti rapiunt illud », les violents seuls le ravissent. Le secret de la maçonnerie puisqu’il est le fond même de la Gnose opérative ne s’expose pas du haut d’une chaire doctrinale, il se trouve dans les opérations du laboratoire, et ce laboratoire c’est la conscience et la volonté. Il faut étudier la Gnose spéculative et la transposer, par soi-même, en Gnose pratique, c’est-à-dire, et ici ne donnez pas au mot le sens péjoratif qui fait trembler les enfants et les adultes grégaires, en magie : la magie c’est la science appliquée; celui qui capte une chute d’eau et la transforme en énergie ou en lumière, fait un acte magique souvent sans le savoir, comme le prêtre qui célèbre le culte sur l’autel de son Dieu.

Nous pouvons cependant, sans trahir aucun de nos serments aller plus loin. Le secret de la maçonnerie, je vous l’ai indiqué avec une clarté suffisante pour que vous puissiez, en soulevant le voile, le découvrir dans la suite de vos méditations. L’alchimie maçonnique n’est pas une cause, c’est une fin et elle a une fin, c’est de créer en chacun de ses adeptes évolués, l’or philosophal. Consultez les grimoires, si vous ne l’avez pas déjà fait, vous connaîtrez l’or philosophal. C’est la pierre rouge, la poudre de projection, ce germe aurifère, ce noyau positif d’une puissance incalculable sous un volume infime. Vous en connaissez la vertu. La poudre de projection mélangée à un volume mille fois supérieur au sein, de métaux inférieurs, les transmute plus ou moins immédiatement en or pur et de bon aloi.

Et maintenant, penchez-vous sur le problème, vous n’aurez pas de peine à découvrir comment le véritable adepte de la maçonnerie peut être la poudre de projection de l’alchimie spirituelle. Vous comprendrez mieux encore combien un maçon doit être pur, puissant et volontaire, violent et doux à la fois, juste et miséricordieux, comment il doit être tout amour et charité pour se donner à ses frères et après s’être transmuté lui-même, transmuter ses frères. Vous aurez alors tous les éléments de la solution initiatique et vous pourrez avancer peut-être à grands pas, sur la route de la lumière sous l’égide de la Gnose

Texte extrait de la revue « BELISANE » année 1978, la revue ne donne pas la source.

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